Cinq façons de raconter Le Petit Chaperon Rouge

Salut à tous !

Aujourd’hui, un article un peu particulier autour d’un de mes contes favoris, le Petit Chaperon Rouge. En réfléchissant à la façon dont j’allais vous en parler, ce qui devait être la présentation d’un titre paru cette année s’est transformé en étude comparative de cinq versions de la même histoire parmi mes préférées.

Il y a beaucoup, énormément de versions du Petit Chaperon Rouge, sans compter ses multiples variations selon les régions du monde… On trouve d’ailleurs aussi sous tous types de formats : écrit, visuel, audiovisuel… Et parmi tous les supports sur lesquels s’est déclinée l’une des histoires les plus populaires de notre patrimoine, il y en a qui n’hésitent pas à se réapproprier le fameux conte qu’on a déjà entendu cinquante fois pour le transformer en une histoire différente.

Pour l’article d’aujourd’hui, j’ai limité mes recherches d’abord aux albums, puis aux versions qui restituent soit la version de Grimm, soit celle de Perrault sans modifier les schémas établis de l’histoire. Les réécritures plus ambitieuses et plus personnalisées pourront faire l’objet d’un autre article à l’avenir…


Le conte…

La connaissance que nous avons du Petit Chaperon Rouge aujourd’hui en Europe est celle que nous ont transmis deux textes fondateurs : celui de Charles Perrault (publié en 1697 d’après Wikipédia) et celui des frères Jacob et Wilhelm Grimm (publié en 1812). Déjà, il faut savoir que ces deux premières versions écrites sont le résultat d’un long travail de collecte d’histoires populaires mené par les trois auteurs chacun à leur époque et dans leur région (la France pour Perrault, la Bavière pour les Grimm)… Chaque région a sa propre version, plus ou moins gore, plus ou moins heureuse (il y a même des versions racontées dans les campagnes françaises autour du  XIVe siècle dans lesquelles le Loup garde de côté une partie des restes de la grand-mère pour les servir ensuite à sa petite fille, motif qu’on retrouve aussi dans un conte africain qui suit le même schéma). Les versions de Perrault et Grimm sont donc déjà des adaptations, qui font autorité aujourd’hui, mais qui portent le filtre des croyances de leurs auteurs…

L’histoire respecte un schéma très simple : une petite fille (nommée Chaperon Rouge à cause de la couleur seyante de son vêtement) va rendre visite à sa grand-mère malade à la demande de sa mère. Celle-ci (détail qui a une grande importance) lui recommande d’ailleurs de ne pas traîner en chemin et de ne pas s’écarter de la route. Dans la forêt, la petite fille croise le chemin d’un Loup qui voudrait bien s’en faire un en-cas, mais apprenant qu’elle se rend chez sa grand-mère, le bougre voit là le moyen de faire d’une pierre deux coups. Mielleux, il parvient à convaincre la petite fille de prendre son temps pour s’y rendre. Résultat : tandis qu’il fonce ventre à terre chez la mère-grand mal en point, le Petit Chaperon Rouge flâne. Il arrive donc bien avant elle, mange la grand-mère et se couche dans son lit après avoir revêti ses vêtements. Lorsque la petite débarque, et qu’elle s’installe avec sa grand-mère, voilà qu’elle s’étonne de lui trouver de si grandes oreilles, une si grande bouche, de si grandes dents… Et là-dessus, le Loup se jette sur elle et la mange.

La version de Perrault, qui porte la marque d’un courtisan moraliste du XVIIe siècle, s’arrête là. Elle est construite comme une fable, finement écrite, accompagnée de formulettes et même d’une « Moralité » en vers, à l’image des Fables de Jean de La Fontaine (succès littéraires à la cour du roi à l’époque). Avec son recueil Histoires ou Contes du temps passé, Perrault a fait du conte de fée un véritable genre littéraire en France, et c’est grâce à un grand monsieur de l’édition jeunesse nommé Pierre-Jules Hetzel qu’en 1862, son oeuvre est illustrée par le fameux Gustave Doré. Ces gravures ajoutées ont contribué à populariser le conte a posteriori et sont devenues les premières icônes de l’histoire

Le Loup et le Petit Chaperon Rouge, une des gravures les plus célèbres de Gustave Doré

La version des frères Grimm ajoute à ce triste constat le passage opportun d’un chasseur (ou bûcheron selon les traductions). Entendant ronfler le Loup repu, il s’alerte et découvre l’animal profondément endormi avec un ventre énorme. Il l’ouvre donc et fait sortir bien vivantes la grand-mère et le Petit Chaperon Rouge que la bête avait avalées tout rond. A leur place, il remplit le ventre du loup de pierres et quand il se réveille, les pierres l’alourdissent si bien qu’il meurt. Et cette version du conte s’achève sur la promesse très explicite du Petit Chaperon Rouge de ne plus désobéir à sa maman, là où la morale de Perrault insiste davantage sur la nécessité pour les filles de se méfier des « loups doucereux » qui savent les séduire…

Deux textes de référence qui ont inspiré nombre d’écrivains et d’artistes, et pour lesquelles je vous propose cinq adaptations.


Le réalisme de Susanne Janssen

Le Petit Chaperon Rouge / Susanne Janssen. – Ed. du Seuil, 2002

Dans cette version impressionnante qui restitue la fin heureuse des Frères Grimm, Susanne Janssen enferme ses personnages dans un format à l’italienne dans lequel ils sont à l’étroit. En variant les angles, elle montre ses portraits à l’huile sous toutes les coutures et prend le lecteur observateur à parti… La taille des images inviterait presque à les projeter en encore plus grand format pour souligner leur effet ! Son Petit Chaperon Rouge regarde d’ailleurs constamment hors de la page, il nous regarde presque, jusqu’à ce qu’elle sorte du loup et se repente de sa naïveté… Une version qui repose sur la force de ses illustrations( tantôt sur une page, tantôt sur deux) plutôt que sur celle du texte et qu’on regarde les yeux écarquillés.

Un petit Chaperon Rouge bien distrait (©Editions du Seuil, Susanne Janssen)

Un petit Chaperon Rouge bien distrait (©Editions du Seuil, Susanne Janssen)

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©Editions du Seuil, Susanne Janssen


L’effrayante forêt de Christian Roux

Le Petit Chaperon Rouge / Christian Roux. – Ed. du Seuil, 2007

En quatre couleurs dominantes (rouge, blanc, noir et vert), Christian Roux met en image le texte impitoyable de Charles Perrault. Avec ses illustrations simples mais fortes, il raconte une histoire très sombre, faussement enfantine. Il fait frissonner le lecteur face au destin tragique de cette minuscule petite fille encapuchonnée… Il souligne avec efficacité la fatalité de l’histoire, et son adaptation est un modèle idéal pour des ateliers d’illustration avec des enfants…

Le loup hurle sa victoire après avoir tué la Grand-mère et le Petit Chaperon Rouge (©Editions du Seuil, Christian Roux)

« Grand-mère, comme tu as de grandes oreilles… » (©Editions du Seuil, Christian Roux)

©Editions du Seuil, Christian Roux


Kveta Pacovska et le conte abstrait

Le Petit Chaperon Rouge / Kveta Pacovska. – Minedition, 2007

Artiste plastique et illustratrice jeunesse, Kveta Pacovska illustre le conte avec le langage des artistes modernes. Presque cubiste, haut en couleurs et en collages, ce conte illustré par abstraction est étonnamment facile à prendre en main, même pour les plus jeunes. L’album fait à la fois honneur au texte de Grimm et fait l’initiation des jeunes (ou moins jeunes) lecteurs à une forme d’illustration moins verbale, moins explicite et facile à imiter (ateliers collages en perspective ?).

©Minedition, Kveta Pacovska

Un loup presque dandy (©Minedition, Kveta Pacovska)


La pédagogie du conte et de l’image avec Warja Lavater

Le Petit Chaperon Rouge / Warja Lavater. – Adrien Maeght éditeur

Ce livre d’artiste qui se déplie est à mes yeux l’une des versions les plus « pédagogiques » du conte.  Sans texte, avec simplement l’identification des personnages, du décor et des actions des uns et des autres dans une représentation minimale, il s’apparente presque à une petite pièce de théâtre graphique. Un outil qui est idéal pour se familiariser avec les ficelles du récit et qui va permettre aux enfants d’identifier immédiatement les éléments essentiels de l’intrigue, de verbaliser aisément les étapes de l’histoire. On pourra même s’amuser à appliquer cette représentation par « points » de couleur à d’autres contes…

©Galerie Maeght, Warja Lavater

Le Petit Chaperon Rouge face au Loup (©Galerie Maeght, Warja Lavater)

Repu d’avoir avalé Mère-Grand et sa petite fille, le Loup s’endort (©Galerie Maeght, Warja Lavater)


Le bel hommage d’Emmanuel Fornage

Le Petit Chaperon rouge / Emmanuel Fornage. – Editions Circonflexe, 2014

Pour terminer, un magnifique livre qui rend hommage aux deux textes de référence, de Perrault et de Grimm. Les illustrations en papier découpé s’étalent sur une page. Riches en détails et d’une grande finesse, elles font penser aux napperons de nos grands-mères et restituent des décors de forêt noire et de petites maisons de bois bichromes. Seul le Chaperon Rouge et sa galette sont en couleur dans ces grandes images. En bas des lignes de texte signées Perrault se découpent des petits caméos des personnages hors du décor. Le texte de Perrault est suivi de courtes notes sur les différences avec celui des frères Grimm, puis le second texte lui-même est inscrit sur les dernières pages. L’ensemble est quadrichrome exclusivement, tout en rouge, noir et blanc avec des détails de jaune. Une version album-objet qui s’adresse moins aux enfants qu’aux passionnés…

©Circonflexe, Emmanuel Fornage


Maintenant que nous voilà revenus aux textes d’origine, la boucle est bouclée… Il y a plein d’autres versions du conte qui ne figurent pas ici mais que j’adore (Et pourquoi de Michel Van Zeveren, Quel cafouillage ! de Gianni Rodari mais aussi des adaptations plus « adultes » avec le génialissime Au bois de Claudine Galea). Une suite à cet article ? Pourquoi pas…

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